dimanche 7 avril 2024

Après la "malbouffe", la "malthérapie ?"

 

Le personnel hospitalier n’a pas, comme les agriculteurs, de grosses machines capables de créer des embouteillages et de bloquer des accès d’autoroute. Médecins et infirmières n’ont pas des voix assez puissantes pour se faire entendre des gouvernants ni pour attirer les médias qui pourraient leur consacrer des heures entières d’émissions, de débats et de reportages. Dans une société où il faut de plus en plus crier pour se faire entendre, le rapport de force est décidément inégal.

Pourtant, le monde agricole et celui des hôpitaux ont bien des choses en commun.  Leur métier subit des contraintes grandissantes ; il se déglingue d’année en année malgré la bonne volonté de celles et ceux qui l’exercent. Autre point commun : santé et alimentation ne sont pas étrangères – tant s’en faut. Et même si ce n’est pas un besoin quotidien comme le manger, pouvoir être soigné est lui aussi un besoin essentiel. On connaît déjà la « malbouffe » ; irons-nous demain vers la « malthérapie » ? Vers une médecine rationalisée comme le sont les élevages ?

En commun, encore, la raréfaction de la relève. Ici des fermes disparaissent, faute de repreneurs ; là, prendre rendez-vous chez un spécialiste relève d’un long et incertain parcours du combattant. Et que dire des patients qui cherchent en vain un médecin généraliste ? « J’adore mon métier, mais franchement je suis soulagée d’arriver à la pension », témoigne cette infirmière hospitalière qui a choisi de travailler la nuit « pour ne plus subir le stress constant du boulot en journée ». Soyons clair : il n’y a que dans les séries médicales télévisées que l’on peut voir soignants et toubibs disposant d’assez de temps pour s’assoir au chevet des patients ou réfléchir, des heures durant, afin de trouver la cause d’une affection (sans compter le temps consacré à leurs idylles amoureuses !). Dans ce triste tableau pourraient encore figurer le monde de l’École et celui de la Justice. Le tribunal de la famille à Bruxelles va tourner au ralenti durant trois mois en raison du nombre insuffisant de greffiers et l’on ne compte plus le nombre d’heures de cours en déshérence parce qu’il n’y a personne pour les donner.

Au fond, la colère et la détresse de bien des agriculteurs sont le symptôme d’un mal plus profond qui touche à ce qui nous fait humains, un mal plus difficile à nommer au fur et à mesure que l’on se rapproche précisément du cœur de cette humanité. Les revendications du monde agricole portaient essentiellement sur l’impact des normes imposées et sur les bénéfices insuffisants eu égard au travail investi. Lorsqu’on écoute les actrices et acteurs des « métiers de l’humain » – soigner, éduquer, réguler et juger les relations sociales… –, ce n’est même plus l’aspect financier qui est le plus souvent évoqué, même s’il est aussi indigne de sous-rémunérer un éleveur qu’ une aide-soignante ou un instituteur si l’on considère les responsabilités qui sont celles des deux dernières catégories. Apprendre à écrire à un enfant, mener un ado vers l’âge adulte, laver un senior dément, rassurer une malade, clarifier la garde d’une fratrie lorsque les parents se séparent : qui osera prétendre que ce sont là des actes anodins, sans conséquence, que l’on peut expédier comme on envoie un courriel ? Des actes que l’on peut rationaliser afin de tendre à l’efficience maximale ? Des actes qu’un individu peut assumer seul même s’il en faudrait deux de plus ?

L’intelligence artificielle progresse et ce peut être (on l’espère !) un plus pour la médecine ou la Justice. Reste qu’aucune IA, aucun robot anthropomorphique ne peut apporter ce que seul un être humain peut offrir : la présence, l’empathie, le soin, l’écoute, la reconnaissance d’autrui comme soi-même. Cela demande du temps, une vraie puissance d’être, des ressources humaines en permanence. Et c’est, comme tout ce qui touche à l’avenir de notre société, un choix.

 

lundi 10 avril 2023

Pas de vie sans histoire

 

   Même si cela n’a pas défrayé la chronique, il a bien fallu que la presse relate la chose : l’épouse d’un homme comptant parmi les plus grosses fortunes belges a été tuée à coups de fusil devant son domicile par son beau-fils, issu de la première union de son mari. Il est question de frustration, d’argent, de mésentente à un degré exacerbé. On imagine sans peine le coup de tonnerre qui a dû retentir dans la petite commune, l’une des plus huppées du Royaume. Dans les journaux, l’on voit le couple en mission économique aux côtés du roi ou posant affectueusement dans sa belle villa. Qui pourrait imaginer qu’en quelques instants explose tout un monde élégant, racé, à qui en apparence tout réussit ? Un monde à qui l’on appliquerait assez spontanément le vieil adage qui veut que « les gens heureux n'ont pas d’histoire »...

   Méfions-nous de la soi-disant sagesse populaire. Avec ses assertions déversées à la grosse louche, elle ne peut évidemment manquer de souligner l’un ou l’autre fait de bon sens (qui veut voyager loin ménage sa monture…) ; mais elle rate plus souvent encore sa cible. Qui oserait jurer que bien mal acquis ne profite jamais et que tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse ? Quant aux gens heureux qui seraient sans histoire, c’est confondre la réalité avec l’apparence, car enfin que serait une vie dans laquelle il ne se passe absolument rien, pas le moindre événement qui vaille de s’y arrêter, pas le moindre caillou dans le soulier, pas le moindre désaccord ? Sans doute l’adage est-il aussi le reflet de ce travers tellement humain, qui veut que les malheurs et les accidents intéressent davantage (surtout s’ils sont proches) que les naissances et les réussites. Et oui, il est des vies qui semblent marquées d’emblée au sceau de la déveine et de l’enlisement tandis que d’autres semblent cueillir les bonheurs et les succès comme jonquilles au printemps. Rien à voir avec la fatalité et beaucoup, avec le côté de la ligne de partage où la vie vous jette à la naissance.

   Reste que tous les humains sans exception racontent, par leur vie, une histoire. Sans doute tous ne l’étalent pas dans les médias ou des biographies, certains vont même jusqu’à estimer que leur histoire ne vaut pas la peine qu’on en parle… Faut-il qu’ils aient été broyés par les jugements de valeur, ces redoutables étiquettes qui attribuent des qualifications comme l’on indique le prix sur une denrée au marché ? Cette très vieille dame qui finit ses jours en maison de retraite a été violoniste dans un orchestre symphonique ; sa voisine a été vendeuse de magasin : elle sont désormais réunies par une parfaite indifférence institutionnelle à leur passé ; ici, elles ne sont plus que des « résidentes ». Il suffit pourtant de les interroger pour se rendre compte que leurs vies ont été pleines de rebondissements, d’incertitudes, remplies de beaux jours et d’épuisante grisaille. De vraies histoires.

   Le romancier belge Armel Job maîtrise à merveille un art difficile : celui de donner vie à des personnages qui, a priori, n’ont strictement rien d’extraordinaire, des hommes et des femmes qui pourraient être nos voisins, nos amis, nos connaissances – nous peut-être. A partir d’un événement comme il s’en produit tous les jours, il fait venir à la lumière les recoins secrets, les frustrations, les grains de sable qui inévitablement se glissent dans la routine quotidienne la mieux huilée, la mieux entretenue. Il ne dénonce pas une hypocrisie, non, mais il dissèque calmement, sans juger, tout ce qui fait l’épaisseur d’une vie apparemment sans histoire. Au fil des pages de ses romans, c’est tout simplement ce qu’on appelle l’humanité qui se laisse découvrir sous le scalpel de sa plume. Par là, il redit ce que n’ont cessé d’expliquer la Bible et les philosophes, Blaise Pascal en tête. L’homme n’est ni ange ni bête, il n’est ni entièrement blanc, ni entièrement noir mais toujours paradoxal, contradictoire, habité de désirs contraires, tiraillé entre idéal et réalité, tenaillé par les pulsions. Et c’est précisément cette complexité qui fait de sa vie une histoire en grande partie imprévisible, jamais complètement déterminée. Une histoire à épisodes où tout peut basculer (ou pas). Les romans d’Armel Job sont passionnants parce que ce ne sont ni des sagas, ni des thrillers. Ils sont le miroir de la vie telle qu’elle va, alimentant au quotidien les rubriques « fait-divers » des infos, de la bagarre de fin de soirée au meurtre prémédité. Avec des gens honorables qui s’avèrent avoir une double vie moins lisse ; avec des paumés qui se trouvent faire preuve de grande droiture. Avec ces innombrables choix minuscules que l’on pose, l’un après l’autre, sans même s’en rendre compte et qui, en bout de course, finissent par mener à un geste odieux ou à une grande et bonne décision. Nous sommes, toutes et tous, les héroïnes et les héros d’une histoire jamais achevée.


dimanche 5 mars 2023

Les mots pour le dire

 

   Cela s’est installé en douceur, sans même que nous ne nous en rendions compte. À force, on s’habituait à acheter une crème « natural care » et à consommer « fast food ». On a reçu nos « covid safe tickets », rempli le « passenger locator form » et essayé de comprendre ce que recouvrait le mot d’ordre « Get up Wallonia ! » ou le plan « Good move ». On s’est même habitués à ce que la radio publique ne passe quasiment plus que des titres anglais, y compris des années 70. « La vie en rose », son antenne de chanson française, a disparu aux oubliettes et ce n’est que lorsque s’en vont Anne Sylvestre ou Christophe que l’on se souvient qu’ils ont existé et nous ont laissé des petites perles que l’on entend encore au fond de son cœur. Désormais, on est « chill », on crée des « events » pleins de « fun », on « customize » son jean et on se plaint de n’être pas dans « le bon mood ». Jusqu’au moment où une étudiante gémit : je n’ai même plus le time (prononcer taïme) pour m’amuser, tandis qu’un gars de son âge avoue ignorer ce que signifie le « pluralisme » (on n’a pas idée d’utiliser des mots aussi difficiles, non plus…).

   Une langue parlée vit et évolue, c’est sûr et c’est une bonne chose. Mais est-on bien sûrs que l’envahissement du français par le « globish » représente un enrichissement ? Le globish, c’est cet anglais basique, aux termes et à la grammaire limités, qui permet une communication minimale et accessible en principe au plus grand nombre. En principe, parce qu’il n’est pas certain que l’interview en anglais, à une heure de grande écoute radio, d’un écrivain connu des seuls présentateurs soit d’un accès aisé pour celui ou celle qui, à ce moment-là est en train d’éplucher les pommes de terre du dîner. Le globish ne deviendrait-il pas le cache-misère du rétrécissement de la langue dite maternelle, celle qui nous permet de penser ?

   Car tout soupçon de nationalisme écarté (d’ailleurs, en quoi aimer et peaufiner sa langue natale serait-il forcément un signe de repli ?), demeure un risque social réel : moins on a de mots, plus la nuance est difficile, plus la maîtrise de réalité est compliquée et plus la complexité nous échappe. Certes, ici se pose la question de l’œuf et de la poule : est-ce parce que le monde est de plus en plus complexe que l’on se limite par commodité à une batterie de mots simples… ou bien l’appauvrissement du vocabulaire rend-il le monde de plus en plus indéchiffrable ? Et que l’on n’évoque pas ici des lubies d’intello ! Les enfants de l’ascenseur social d’après-guerre vivaient dans des familles où l’on n’avait pas été à l’école et qui le regrettaient, parce qu’il semblait que leur vie leur échappait. C’est l’école qui a donné les mots et les codes sociaux sociaux à ces enfants, a ouvert de larges spectres à leur pensée, leur a appris que rien n’était jamais ceci blanc ou noir, bon ou mauvais. Ils ont fait aussi l’expérience jubilatoire de chanter ensemble au camp Ferrat, Béart ou Brel (ces insupportables ringards !), mais aussi Claude François et Johnny Halliday – en y trouvant du sens. Quel que soit leur milieu d’origine.

   Voilà bien l’enjeu désormais : éviter que ne se creuse sournoisement un nouveau clivage, entre celles et ceux qui se sentent « in », parce qu’ils ne se prennent pas la tête, comme ils disent, et font du globish leur patois familier, et celles et ceux qui auront reçu, dès le berceau, des mots pour se penser, penser leur monde et en percevoir la complexité. C’est pas fun ? Ben… ça dépend : si le fun, c’est le plaisir immédiat, le divertissement, la rigolade, en effet il n'y a pas de quoi s’éclater. Mais s’il s’agit de la satisfaction incomparable éprouvée lorsqu’on comprend enfin une énigme ou de la vraie joie que l’on peut éprouver lors d’une rencontre amicale, de débusquer les paradoxes et les iniquités, d’avoir simplement les mots pour dire la vie dans toute sa richesse, alors oui, tout ça, c’est « fun » ! Mais peut-être serait-ce mieux en français dans le texte…


jeudi 25 août 2022

Allo, les urgences ?

 

   Au mois de juin dernier Gabrielle, 22 ans, présentait son travail de fin d’études à la Faculté de Droit et obtenait – exception notoire – la note maximale de 20/20. Si les qualités évidentes de recherche, d’argumentation et d’écriture justifient ce brillant résultat, il est probable que le sujet lui-même a contribué à emporter l’adhésion. L’étudiante avait choisi pour point de départ la notion d’urgence, telle qu’elle est définie en droit, puis avait établi une comparaison entre l’urgence sanitaire invoquée, pendant la crise du Covid, pour justifier les mesures imposées à la population et ce qu’il convient désormais d’appeler l’urgence climatique. Son étude démontrait avec toute l’objectivité requise que le réchauffement climatique et ses conséquences rencontrent désormais les critères définissant en droit l’urgence. Et de poursuivre en mettant en parallèle les restrictions de libertés que nous avons connues pendant deux ans… avec l’apparente inaction politique face aux dangers pour la vie que représente un dérèglement climatique désormais difficile à contester. L’exposé – des faits, rien que des faits, pas une once de militance – parle de lui-même. Qu’il soit l’œuvre d’une « millenial », comme on appelle les jeunes nés dans les années 2000 n’est sans doute pas un hasard : ils sont nombreux à marcher vers leur avenir avec, aux tripes, la certitude qu’il ne sera pas rose et qu’ils vont devoir affronter – et gérer – des situations pour lesquelles ils devront inventer eux-mêmes les solutions.

   Au moment de son décès il y a quatre ans, le théologien Maurice Bellet travaillait avec acharnement sur un livre qu’il aurait intitulé « Les dérives de l’inconscience ». Rien à voir avec la psychanalyse, dont il était pourtant convaincu. Freud a mis en évidence l’inconscient, ce réservoir de pulsions, de souvenirs et d’expériences enfouis si profondément que la raison n’y a pas spontanément accès. L’inconscience est tout autre chose. Cela désigne l’attitude qui consiste à se mettre, comme on dit, la tête dans le sable pour ne pas voir ce qu’avec un peu de lucidité et de courage on pourrait reconnaître. Dans son projet d’écriture, Bellet examinait en priorité comment l’inconscience semble sévir dans une grande partie du monde chrétien, tant il a du mal à admettre que la religion et l’Église traversent aujourd’hui une crise profonde qu’il serait bon d’affronter sans pieux détours. Mais il observait également combien l’inconscience opère dans la façon dont le monde postmoderne organise ses propres dérives : exploitation sans limites de la terre et des humains, surcommation,  marchandisation, déification du désir… Il concluait, à tout coup, que l’espérance était plus que jamais d’actualité : espérer, c’est faire le pari de la vie et agir en conséquence quand plus rien ou pas grand-chose ne donne à espérer.

Quelle (sainte)colère aurait été la sienne, s’il avait encore vécu, de voir se confirmer ce qu’il pressentait ! Combien d’événements tragiques, d’inondations meurtrières, d’incendies dévastateurs, de pics de chaleur incontrôlables nous faudra-t-il encore pour reconnaître que nous vivons désormais, en état d’urgence et que l’heure n’est plus aux rustines, même utiles, même bien intentionnées ? Combien de temps, de morts et de réfugiés faudra-t-il pour que nous consentions enfin à reconnaître que nous vivons la fin d’un monde – celui qui, depuis le 18e siècle, a fait du progrès et de la croissance son credo et ses fins dernières ? Les jeunes (et de moins jeunes avec eux) sont bien conscients que nous allons droit dans le mur, à une vitesse plus grande que les prévisions les plus pessimistes du GIEC. « Dis-toi que cet été est le plus frais du reste de ta vie ! », sourit amèrement un jeune gars de 25 ans à qui je partage la lourdeur de cet été torride...

   Et que l’on ne dise pas que ces jeunes sont pessimistes, dramatisent à l’excès, ne voient pas le bon côté des choses. Ou – pire – qu’ils iraient mieux s’ils étaient croyants. Il se trouve sans doute toujours, dans les situations les plus dramatiques, des personnes qui finissent par se rassurer par un « bon côté »: parmi les hébreux libérés de l’esclavage, certains reprochaient durement à Moïse de les avoir privés des marmites pleines de viandes et d’oignons qu’ils avaient lorsqu’ils étaient en Égypte… Mais désormais, c’est la terre entière et sa population qui sont menacées ; déjà nous sommes en exil d’une époque d’insouciance qui n’est pas près de revenir. Et c’est en exil qu’il faut entendre la voix des prophètes. Elle est sans concession, elle secoue, elle tranche. Non pour punir ou se lamenter, mais pour réveiller au profond des êtres la vie, la vie vraie, celle qui nous fait humains et nous donne de pouvoir espérer et agir sans faire fond sur des illusions. Celle qui nous donnera lucidité et courage pour sortir de l’inconscience et oser un radical changement. On appelle cela la conversion.


vendredi 19 août 2022

Quand passe le Souffle


Inutile de tourner autour du pot : dans mon entourage familial, immédiat et plus éloigné, ils et elles ne sont plus très nombreux à se déclarer croyants. Les jeunes (dont la plupart ont suivi près de 12 ans de cours de religion) ne manifestent aucun intérêt pour les choses de la foi ; leurs parents ont déserté jusqu’aux parvis ; quant aux amis de ma génération, ils se partagent entre ceux qui se sont, eux aussi, éloignés de l’Église et ceux qui se demandent ce qu’ils ont fait (ou pas) pour que la transmission soit à ce point en panne. Quant à moi, je vis sereinement le fait d’être la grand-mère qui fait de la théologie comme d’autres font de l’aquarelle ou de la marche nordique. Sans vraiment m’inquiéter de ce que les jeunes du Patro ou mes propres petits-enfants (adultes) ignorent qui est le pape François ou ce que représente l’assomption de Marie.

C’est que vivre avec les jeunes, c’est passionnant. Et c’est un objet d’émerveillement quasi quotidien. Dans Petite Poucette, Michel Serres rendait un hommage jubilatoire et sincère à cette génération de filles et de garçons nés au moment où le monde a quitté la modernité pour entrer dans une mutation dont nous n’avons peut-être même pas encore vraiment conscience, nous qui venons de l’ancien monde. Certes, ils nous bousculent, ces jeunes, ils nous délogent et nous n’avons qu’une alternative : ou bien sombrer dans une déploration, aussi vaine qu’injuste, à propos du niveau qui ne cesse de baisser, de l’addiction aux écrans et autres modernes turpitudes, ou bien reconnaître que l’avenir, ce sont eux qui le porteront. Et si l’on choisit le second terme de l’alternative, il nous faut accompagner leur angoisse de cet avenir singulièrement menacé… et reconnaître en nos descendants une lucidité et une maturité qui dépassent, me semble-t-il, celles que nous avions à leur âge. Oui, ils réinventent tout : les relations amoureuses, l’école, le travail et cela nous ébouriffe. Mais ce sont de belles personnes et ils font preuve d’autant de générosité et d’idéal que leurs aînés - une forme désenchantement en plus. Cela peut se comprendre, vu l’héritage qu’ils devront assumer. Et oui, la spiritualité, ils connaissent ­– si l’on rend à ce mot son sens premier : un souffle que l’on reçoit, qui gonfle les voiles et donne d’avancer. Les religions n’en ont pas le monopole.

C’est dire si  quelques lignes lues dans mon journal préféré m’ont littéralement giflée. Un séminariste déclare : « Quand je parle à des amis non croyants, je remarque qu’il manque un sens à leur vie. Et notre rôle, c’est justement de les ramener à Jésus, pour leur bien. »  Ainsi donc, seuls les croyants (catholiques ?) pourraient faire du sens dans leur vie et le rôle du prêtre serait de ramener au bercail les brebis égarées. Pour leur bien… Tant d’inconscience et de sentiment de supériorité laisse sans voix. Qui donc es-tu, frère séminariste, pour juger, du haut d’un statut que tu n’as même pas encore, la qualité d’une vie humaine qui ne partage pas tes convictions ? Te rends-tu compte que ce sont précisément des propos et des positions de cette sorte qui ôtent toute envie d’en savoir plus sur ce qu’est la foi ? Te souviens-tu que Jésus, lorsqu’il se faisait proche des gens, se contentait (si je puis dire) d’éveiller l’étincelle de vie qu’ils portaient en eux et qu’il ne leur demandait pas de se convertir au judaïsme ? Et ceci encore : lorsque j’étais prof de religion, il y a 30 ans, figurait déjà dans le manuel dûment approuvé un petit texte jouissif qui rappelait qu’être croyant ce n’est pas avoir « quelque chose en plus »… comme on a une verrue sur le nez !

Alors, si l’avenir risque bien de n’être drôle pour personne, et en particulier pour les jeunes, je souhaite sincèrement bon courage à ce séminariste. Mais je continuerai à me réjouir tout aussi sincèrement de constater que décidément, le souffle (l’esprit) souffle où il veut et que l’on ne sait ni d’où il vient, ni où il va. Simplement, je perçois en continu sa trace vivifiante à l’œuvre chez tant de mes contemporains, y compris chez celles et ceux, jeunes ou non, qui n’ont pas  besoin d’étiquette pour se mettre au travail.

Myriam TONUS

 

lundi 4 avril 2022

Qui est responsable ?

 


   "Il faudrait une répression plus efficace ! Il faudrait brider la vitesse des voitures ! Il faudrait des dispositifs urbains qui empêchent de rouler vite !..." Petit florilège de commentaires entendus à la radio après le drame qui a endeuillé ce qui devait être un joyeux carnaval à Strépy. Commentaires marqués évidemment par l'émotion – ce qui est parfaitement normal, tant la raison peine à comprendre comment un conducteur a pu débouler dans une foule sans intention de nuire. Un responsable de la sécurité routière ajoutait que chaque jour, 108 voitures sont flashées (sans compter celles qui ne le sont pas) pour des excès de vitesse excédant de 40 km la limite permise, 90 au lieu de 50 par exemple… Et là, on se dit, au seuil du découragement, que décidément quelque chose ne tourne pas rond au royaume de la bagnole.

   Car soyons réalistes : sauf à installer des dispositifs de surveillance individuels qui réduiraient encore un peu plus notre espace privé, il est impossible de prévenir et même de réprimer ce genre de comportement irresponsable. Réprimer… L'idée se répand dans l'exacte mesure où l'individualisme s'installe, lui aussi, comme une évidence. Si chacune et chacun a le droit de faire ce qu'il ou elle veut selon son désir, alors tout ce qui vient troubler le bien-être supposé accompagner cette posture est considéré comme une atteinte insupportable. Si chacune et chacun a pour horizon moral son propre épanouissement, alors il est inévitable que d'une part, des comportements transgressifs se multiplient (si j'aime la vitesse, pourquoi me priverais-je de ce plaisir ?) et, d'autre part, que la seule réponse aux transgressions soit la répression : j'ai bien le droit d'éliminer tout ce qui menace mon bien-être.

   Et n'évoquons pas trop vite le principe de "justice" ! Autrefois, la loi du talion – œil pour œil, dent pour dent – était bel et bien une forme de justice, en empêchant les vengeances tout à fait disproportionnées. Mais il s'agissait tout de même d'une forme de vengeance. La Justice a grandement mûri avec les siècles, s'est affinée, guidée par la raison, instruisant à charge et à décharge afin que nul ne soit injustement condamné, ni ne le soit sous l'égide de la vengeance. Demander aux autorités judiciaires de réprimer à tout coup et toujours davantage, c'est lui dicter sa conduite en prenant appui sur les sentiments que l'on peut légitimement éprouver (insécurité, colère, souffrance) lorsqu'on est confronté à des comportements destructeurs.

   N'était-ce pas, au fond, le principe avec lequel on éduquait autrefois les enfants ? La mise au coin, la fessée voire le fouet étaient censés mettre au pas le gosse qui s'était mal conduit à l'école, à table, au catéchisme. La légitime interdiction des châtiments corporels n'a cependant pas complètement aboli la répression, laquelle a trouvé des voies plus retorses pour s'exercer : propos dépréciatifs, humiliations, indifférence… Mais surtout, il n'est pas certain que le "vide" laissé par la répression pure et dure se soit accompagné d'un surcroît d'éducation à la vraie responsabilité, celle qui enjoint à tout à chacun, quel que soit son âge, de "répondre de " ses actes. Être responsable, au sens strict, c'est agir en étant conscient à la fois de ce qui motive l'acte et de ses conséquences possibles, non seulement pour soi mais aussi pour autrui. Désormais, quand on demande "qui est responsable ?", on cherche plus simplement à désigner un coupable.

   Or la question, elle se pose à chacune et chacun de nous. Qui donc, dans notre société qui a fait du désir un dieu, de l'ego une idole et de la consommation leur culte, qui donc peut en toute honnêteté répondre :  je suis et j'agis partout et toujours en responsable que je veux être, afin que le bien commun soit possible ? Oui, rouler à tombeau ouvert (cruelle et juste expression !) est irresponsable. Mais aussi, polluer est irresponsable ; être indifférent à la souffrance des migrants est irresponsable ; laisser s'installer des pouvoirs totalitaires est irresponsable – parce que ces irresponsabilités finissent par revenir en pleine figure, tels des boomerangs. Question annexe : en famille, à l'école, éduquons-nous vraiment nos enfants à devenir des personnes responsables ou bien la répression et le laisser-faire (son double maléfique) sont-ils la seule et fragile balise censée leur donner enracinement et force ? Qu'on le veuille ou non, l'humanité est un corps solidaire dans lequel ce qui affecte (en bien ou en mal) les uns touche nécessairement les autres. Imaginer que l'on peut s'épanouir en ignorant le bien commun est un leurre irresponsable – et qui peut dire qu'il n'y cède pas quelquefois ? Se défausser de sa responsabilité propre en refusant de voir qu'elle peut produire du monstrueux, c'est tout simplement refuser ce que la Bible appelle la "conversion", qui n'est rien de moins qu'un chamboulement du cœur.


Quand l'avenir germe...

 

   Préparer le monde de demain, faire la transition, penser une société nouvelle : la proposition semble faire son chemin. Elle fleurit en slogans dans les marches et manifestations ; elle s’invite dans d’innombrables groupes de réflexion, colloques et revues thématiques ; elle mobilise en particulier beaucoup de jeunes qui voient arriver, non sans quelque crainte, le temps où ils seront les acteurs et actrices de ce renouveau. Même s’il est peu réaliste de prétendre que tout le monde adhère au projet par conviction, la dure nécessité où nous pousse le réel sans cesse martelé dans les rapport du GIEC nous oblige à tout le moins à comprendre qu’il va falloir se montrer créatifs, courageux et audacieux !

   La tâche paraît tellement énorme et le pari, tellement fou, que le découragement (au mieux) et le cynisme (au pire) risquent toujours de se pointer. C’est que l’on se sent un peu comme le petit David devant le géant Goliath, armé de sa seule fronde pour défaire un adversaire qui paraît invincible. C’est alors qu’il est puissamment réconfortant, par un beau dimanche ensoleillé, d’entrer dans la cour d’une école où sont disposés plus de 200 tabourets qui n’attendent manifestement que d’accueillir autant de visiteurs. Bienvenue au défilé de mode ! Vous avez dit : défilé de mode ? Quel rapport avec un monde nouveau peut avoir un tel événement, rigidement codifié et qui ne concerne au mieux qu’une infime partie de la population ? Patience… L’organisateur du défilé n’est pas un couturier de marque, même s’il partage avec lui une créativité sans limite. C’est en effet le thudinien « magasin du monde » Oxfam qui, pour la seconde fois, met en valeur des vêtements et accessoires récupérés, sauvés du pénible naufrage de toutes ces fringues qui n’en finissent pas d’encombrer les armoires, les bulles de récup’… et les poubelles.

Tout y est : l’espace central bordé par les spectateurs, la musique rythmée sur laquelle les mannequins du jour règlent leur marche, la présentation au micro des modèles et des techniques de relookage.  Ah ! Les mannequins… Toutes bénévoles et aucune dans le « canon » : il y a les petites et les grandes, les filiformes et les généreuses, celles qui sont à l’aise et ça se voit – et puis celles qui ont dû faire un sacré effort pour se montrer au public. Aucune ne « tire la tronche » propre à un certain mannequinat : elles sont heureuses d’être là, telles qu’elles sont, juste des femmes que de tristes sires jugeraient ordinaires, mais qui ce jour-là sont vraiment extra-ordinaires. Car ce qu’elles donnent à voir, c’est rien de moins que la possibilité d’un monde où l’on peut exister, être belle (excusez-moi, messieurs, vous n’étiez pas représentés…) et se montrer sans fard ni tricherie et encore moins de normes. Quelque chose comme un jardin sauvage où se côtoient mille et une fleurs, toutes différentes sans qu’aucune, de la plus rare à la plus humble, prétende au podium.

   Côté vêtements, là encore, c’est le choc. Aidé par quelques professionnels du relookage et de la confection, le magasin a littéralement réveillé son stock de « seconde main » en assortissant les couleurs, les matières, les accessoires. Et voici que les cravates de papy deviennent des ceintures chic, qu’un banal jean se voit rehaussé de dentelle et de stras, qu’un gilet et une robe sans attrait forment un détonnant ensemble vintage. Clous du défilé : une robe fabriquée dans un rideau sur lequel on a cousu des centaines d’emballages de collation, celle dont on s’aperçoit de près qu’elle est recouverte de câbles de connexion, celle qui est faite de masques sanitaires, celle qui… Impossible de les évoquer toutes. Mais le public, mixte lui aussi – tous âges, toutes provenances – a bien saisi que ce qu’il voyait là, dessiné par la marche des femmes et de deux enfants qui défilaient, c’est l’esquisse d’un monde possible, d’un autre monde. Plus juste. Plus libre. Plus créatif. Et qui, plus de doute possible, est déjà en train de germer.

vendredi 14 janvier 2022

Il était une fois

 


   Lorsque, enfants, nous entendions ces mots, c’était comme si une porte s’ouvrait. Nous savions que nous allions être emportés loin de la banalité du quotidien, vers des aventures, des contes – des histoires. C’est ainsi : l’être humain aime les histoires. Parce qu’elles l’aident à faire du sens avec ce qu’il vit, à mettre des mots sur ce qui le travaille en son intime. Il y a bien des façons de s’en raconter, des histoires : les contes de fées, évidemment, mais aussi la littérature, le cinéma, les séries télévisées, les chansons… Et puis aussi, bien sûr, ce qu’on appelle les « grands récits », porteurs du souffle qui meut l’humanité. C’est l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, les tragédies grecques et celles de Shakespeare, la Bible, la Baghavadgita, l'espérance du "grand soir" et celle d'un monde différent. Profondément inspirants, ces "dits" ont quelque fois été perverts au point de devenir instruments de destruction : extinction de civilisations qui n'adhèrent pas, camps de la mort, goulags. L'historien Yohann Chapoutot vient de signer, sur ce sujet, un livre remarquable (Le grand récit, PUF, 2021). Et cependant, envers et contre tout, il nous faut entendre une histoire. Pour continuer à avancer, pour espérer, pour ne pas nous enliser dans la banalité des besoins.

    Quelle histoire nous est aujourd'hui racontée ? Chaque matin, à la radio de service public, entre deux chansons en anglais (mais qu'est-ce qu'elles peuvent bien raconter?...), c'est le même sujet : le virus, ses variants, les chiffres de l'épidémie, les dernières mesures du Codeco, vaccin ou pas vaccin - et l'on nous prédit que ça peut durer encore longtemps. Impression, depuis deux an, de vivre, comme dans le film Un jour sans fin, une journée sans cesse répétée à quelques détails près. Mauvaise saga aux épisodes prévisibles commentés en boucle dans les médias, que l'on a envie de zapper aussitôt. "On disait que tu étais le docteur et moi, le malade" : les jeux de rôle que s'inventent si bien les enfants en cour de récré ne sont ici même plus crédibles. L'histoire n'en est pas une, puisqu'il n'y a ni rebondissement, ni héroïne (finsis, les applaudissements aux infirmières !), ni sauveur - des vaccinés se retrouvent à l'hôpital. Et surtout, aucune porte ne semble se présenter, qui ouvrirait sur de vraies perspectives d"avenir, qui nous réconforterait, nous boosterait (autrement qu'une énième dose) pour penser l'avenit de notre planète qui en a pourtant tellement besoin. Le succès fulgurant, chez toutes les générations, du film Don't look up : déni cosmique (Ne regarde pas en l'air !) est pêut-être bien le signe que nous ne nous résignons pas à cette morosité.

   Car oui, nous avons envie de décoller notre nez du sol, nous avons besoin de regarder en haut, plus loin ; de nous désengluer de ces discous qui nous ramènent sans cesse à l'état d'amas de cellules susceptibles d'être contaminées. Non qu'il faille se désintéresser de la pandémie : elle fait partie de notre réalité et il serait absurde de la nier. Mais quelle que soit son ampleur, elle n'est qu'une partie de la réalité et il serait d'autant plus sot de la négliger qu'elle est en train de modifier en profondeur les rapports sociaux, notre lien au monde politique, nos représentations de la liberté et de la démocratie, rien de moins ! Autrement dit, tout ce qui nous constitue en tant qu'être-avec-les-autres. Comme si "protégez-vous et protégez les autres !" suffisait à faire société. Comme si l'on pouvait noyer les enjeux décisifs pour l'avenir de toute l'humanité dans une mare de risques, bien réels, à éviter. "Où que tu soi, lève les yeux ! Lève les yeux, Hannah !" : la formidable histoire que raconte le film Le dictateur, de Chaplin, peut nous inspirer aujourud'hui comme jamais. Il nous faut lever la tête, le regard, nous regarder vraiment par-dessus nos masques. Décider d'écrire un nouveau chapitre de notre histoire qui sera aussi celle de nos enfants et petits-enfants. Pour qu'un jour, en souriant, ils puissent raconter : Il était une fois une épidémie..."



[1] Yohann CHAPOUTOT, Le grand récit, PUF, 2021.

lundi 11 octobre 2021

L'enfer et le sacré

 

   216 000 enfants victimes. Près de 3000 abuseurs. Le rapport français de la commission indépendante chargée d’investiguer à propos des abus sexuels dans l’Église est plus qu’accablant : c’est l’ « histoire d’un naufrage », selon les mots de son Président, Jean-Marc Sauvé. Qui souligne que le célibat en tant que tel n’est pas la cause des abus, mais bien plutôt son héroïsation ainsi que la sacralisation excessive de la figure du prêtre.

   Nous y voilà. Enfin, oserait-on écrire. Parce qu’il faudra bien, un jour, avoir le courage de descendre dans les abysses inconscientes de ces hommes, convaincus d’être appelés par un Dieu de vie et qui commettent des crimes « contre l’humanité du sujet intime, croyant, aimant », ainsi qu’a réagi Sr Véronique Margron. Comment comprendre ? Non pas excuser, mais expliquer ? Parce qu’il est toujours possible et souhaitable, bien sûr, de mettre en place des procédures, des commissions, des discernements, des règlements, des punitions qui mettraient un terme à ces abus et tenteraient de réparer, si peu que ce soit, l’insupportable mal infligé. Mais lorsqu’un père ou un voisin pédophile est confronté à ses actes, la justice tente, à travers ses experts, de comprendre comment cela a pu arriver. Face à une perversion qui a pu perdurer pendant 70 ans et qui touche autant de serviteurs (clercs mais aussi laïcs) d’une institution censée témoigner d’une heureuse annonce, il n’est plus possible de se voiler la face ou d’invoquer le seul célibat : l’enfer se nourrit de ce qui grouille dans les tréfonds de la personne. Freud l’a montré il y a plus d’un siècle – mais l’Église n’a jamais manifesté beaucoup d’intérêt pour ses travaux, c’est peu de le dire.

   L’Église, comme toute institution humaine, est composée d’hommes et de femmes – d’hommes, surtout, dans sa structure hiérarchique. Et un homme, une femme, c’est un être de raison, mais aussi de désirs et de pulsions, un être sexué, ni ange ni bête, comme l’écrivait Pascal, lequel ajoutait finement « … et celui qui fait l’ange fait la bête ». Ordonner un homme au « sacerdoce » (terme de l’ancien Testament !), c’est – le mot sacer l’indique – en faire un homme qui n’est plus comme le commun des mortels puisqu’il aurait accès au domaine du sacré, par définition le lieu de la divinité. « Icone du Christ, époux de l’Église, incarnation de l’amour universel de Dieu… » : voilà cet homme appelé à abandonner, en quelque sorte, ses habits humains – au propre comme au figuré – pour endosser ce qui est bien plus qu’un ministère pastoral : une tunique qui lui confère une destinée exceptionnelle, celle d’être le représentant de Dieu sur terre ! Le féminin, en tant que dimension ontologique, n’a plus qu’à se réfugier dans la figure de la Vierge-mère puisque la sexualité (au sens premier, très prosaïque : celui d’être homme ou femme) n’a plus vraiment de place dans cet avant-goût du Royaume divin que le prêtre est censé servir. 

   Pas nécessaire d’être psychiatre pour le savoir : refouler une dimension constitutive de son être, c’est s’empêcher de mûrir ; c’est aussi nourrir le germe de maux en tous genres. Le refoulé du féminin dans l’Église est une histoire presque aussi vieille qu’elle[1]. Au début de son pontificat, le pape François évoquait la nécessité d’élaborer une théologie du féminin – à quoi des théologiennes lui avaient signalé que cela existait déjà. Le temps ne serait-il pas venu d’entreprendre un travail d’élucidation courageux, douloureux peut-être, des profondeurs à propos de ce que signifie être « prêtre » ? D’oser une analyse à hauteur d’humanité avec les mots qui vont avec, avant que noyer la fonction dans un vocabulaire religieux qui a sa vérité, certes, mais risque de se pervertir s’il est déconnecté de la réalité humaine ? Le prêtre : un homme comme et parmi les autres ? Peut-être cela paraîtra-t-il moins glorieux qu’un statut de clerc sacralisé. Mais ce pourrait bien être la seule chance d’éviter un naufrage définitif.



[1] J’ai écrit, en 2000, un livre sur cette question : Miroirs d’Ève. Quand des hommes font parler Dieu à propos des femmes. Vingt ans plus tard, je pourrais hélas le réécrire sans en changer une seule ligne !


mercredi 7 avril 2021

L'avenir dans une pelleteuse

 

   La photo a fait le tour du monde : l'Ever given, un porte-conteneurs géant, est à l'arrêt, coincé entre les deux rives du canal de Suez. La longueur (400 m) du mastodonte dépasse la largeur du canal, bloquant du coup la circulation maritime. Haut comme un immeuble de 20 étages, il transporte 22 000 conteneurs, empilés comme les blocs de construction qu'un enfant aurait patiemment posés les uns sur les autres. Vu du ciel, on dirait un grain de riz posé de travers dans un spaghetti et l'on se demande comment il a bien pu s'échouer – on évoquera une tempête de sable (elle devait être d'une puissance extraordinaire pour déplacer 224 000 tonnes ! ) ; on parlera aussi d'une erreur humaine. Mais voilà : un navire est coincé et c'est une voie directe entre l'Europe et l'Asie qui devient inaccessible. Les dieux de l'économie s'affolent en leur Olympe boursier.  Songez : le canal de Suez, c'est 10 % du trafic maritime international (50 navires quotidiens y transitent) et surtout, c'est 400 millions de dollars qui s'envolent… à chaque heure ! Panique à bord : la société engagée pour libérer le cargo estime qu'il faudra peut-être des semaines pour le désensabler.  Et l'on évoque déjà une pénurie de pétrole, des prix à la hausse, des ruptures de stock… Jamais l'expression "colosse aux pieds d'argile" n'a paru aussi appropriée, tant pour le cargo lui-même que pour le grand jeu de l'économie mondialisée, sur le plateau duquel le géant n'est en réalité qu'un petit pion bloqué sur sa case. Oui, vu du ciel, l'incident est aussi ridicule et fâcheux qu'une boule de flipper coincée entre deux champignons…

   Prise à hauteur humaine, la photo devient saisissante : on y voit l'étrave du colosse et à côté, sur la berge, une pelleteuse jaune. L'engin paraît ridiculement minuscule, comme un jouet de plastic avec lequel on essaierait de dégager un camion embourbé… Comme David et Goliath, aussi bien : la Bible indique que le philistin mesurait près de 3m et portait une cuirasse de 60 kg – de quoi mépriser le gamin, cadet de sa fratrie et incapable d'avancer lorsque le roi Saül entreprend de lui faire enfiler, à lui aussi, de lourdes protections. Mais voilà qui est intéressant : à Suez, les enjeux économiques sont, à l'instar du cargo, proprement gigantesques – en une semaine, c'est plus de 400 bateaux qui sont à l'arrêt – et il importe de rétablir au plus vite la circulation sur le canal. Les moyens utilisés pour renflouer l'Ever given sont, somme toute, assez ordinaires : des dragues pour aspirer 30 000 mètres cubes de sable, 13 remorqueurs pour débloquer le cargo et… quelques pelleteuses pour dégager la berge dans laquelle la proue était encastrée. L'équivalent, pourrait-on dire, des cinq pierres lisses que le jeune David va chercher dans le torrent avant d'affronter le géant Goliath. Il faudra une semaine pour que le colosse retrouve son axe et que 130 000 moutons, du pétrole, du thé, des épices et autres meubles à assembler puissent enfin accéder au canal. Les pertes financières sont, paraît-il, à la hauteur du porte-conteneurs et l'on ne compte plus les plaintes pour retard de livraison. Mais ici comme dans la Bible, c'est David, le plus petit, le plus jeune, le moins armé, qui finit par sauver la situation. Parce qu'il est plus léger, plus mobile ; qu'il n'est pas ralenti par le poids d'un harnachement censé le protéger.

   Misère de tous les colosses, tellement nombreux. Non seulement les colosses économiques devenus les divinités du temps , mais aussi ces organisations tentaculaires – administrations, Églises, montages institutionnels… – sans doute bien utiles, mais qui finissent par s'ensabler tant leur poids les rend inaptes aux changements de cap. Vus d'en haut, leurs enlisements font quelquefois sourire – ainsi lorsqu'il est annoncé fièrement que les femmes pourront désormais êtres acolytes ou lectrices dans l'Église catholique… au moment où une femme devient vice-présidente des États-Unis ! Ou lorsqu'un guitariste se fait sortir, manu militari, d'un lieu de culte – ce qui lui aurait été épargné s'il avait tenu en main un calice. Ou lorsqu'une rue se transforme, dans la durée, en une suite d'ornières parce qu'on ne sait plus très bien qui, de la commune ou de la région, devrait en assurer l'entretien. C'est alors que l'image de David et celle de la pelleteuse tellement petite à côté du colosse échoué pourraient bien faire pièce au fatalisme et au découragement, jamais très loin lorsqu'on a affaire avec les géants. Ceux-ci ont, osons nous en souvenir, des pieds d'argile que leurs solennités, leurs décrets, leurs discours tentent d'ignorer. Comme Goliath, ils sont sûrs de leur force et de leur légitimité. Mais ce que l'ancestrale sagesse aussi bien que l'actualité ne cessent de montrer, c'est que l'avenir, il est dans les petites pelleteuses, seules capables de venir à bout des obstacles;

dimanche 28 février 2021

L'esprit et la lettre

 

   Lorsqu'elle traverse le miroir, Alice arrive au Wonderland, le pays des merveilles. Il n'est sans doute pas abusif de se souvenir qu'en anglais, le verbe "wonder" signifie aussi "se demander… La fillette ne cesse en effet de se demander où elle est tombée ! Son monde familier semble avoir disparu : elle est devenue trop petite pour atteindre la serrure d'une porte puis, subitement géante, se retrouve coincée dans l'habitat d'un lapin, lequel se hâte vers on ne sait quel rendez-vous, craignant la fureur de la dame de cœur qui ne songe qu'à couper aveuglément des têtes. La pauvre Alice va d'interrogation en ébahissement, cherchant à comprendre une logique qui lui échappe tout à fait.

   Nous sommes probablement nombreux à nous sentir comme l'héroïne de Lewis Carroll depuis qu'un minuscule virus nous a brutalement plongés dans une vie dont nous ne maîtrisons guère les rênes. L'on se dit alors qu'il doit y avoir une logique – ou plusieurs ? Mais à peine a-t-on tenté de l'intégrer tant bien que mal, voici qu'il faut revoir sa copie parce que, décidément, la bonne vieille raison n'y trouve pas son compte. L'invariant, c'est la menace d'avoir la tête coupée… Un prêtre tient-il en main un calice devant 15 personnes, ça passe ; le calice est-il remplacé par une guitare, ça ne passe pas. Mais, argue-t-on, c'est qu'il y a des règles ! Et celle qui prévaut pour la messe ne s'applique pas au concert – comprenne qui pourra, la loi c'est la loi. Et peu importent les raisons qui ont présidé à l'élaboration de ces règles tout comme celles qui ont fixé les chiffres en dessous desquels l'étau ne sera point desserré.

   Fort bien. Il se trouve désormais même des journalistes pour défendre ce point de vue en radio… C'est alors que s'insinue la petite voix tenace, celle d'Antigone, qui interroge et enfreint l'interdit du roi Créon refusant l'inhumation de son frère Polynice. Avec cette question : si légitime soit-elle, la loi est-elle un absolu ? L'être humain doit-il lui être inconditionnellement soumis – ou bien est-elle, comme dit la Bible, faite pour l'humain, c'est-à-dire possiblement modulée, voire refusée lorsque paraît un enjeu d'humanité qu'elle n'avait pas prévu ? Autrement dit, la lettre de la loi peut-elle en ignorer l'esprit ? Cette question philosophique, aussi vieille que la pensée, revient aujourd'hui à l'avant-plan. L'on aura beau nous répéter que l'enjeu ultime, parfaitement sensé, des restrictions imposées est d'éviter la saturation des services hospitaliers, il faudrait tout de même que nous puissions comprendre – parce que oui, nous sommes des êtres de raison et non des variables d'ajustement – le paradoxe du calice et de la guitare et quelques autres encore du même acabit, du genre des enfants qui peuvent se trouver à plus de 20 en classe, mais seulement à 10 lorsqu'ils sont (en extérieur !) dans leur mouvement de jeunesse.

   La tension entre la lettre et l'esprit, c'est-à-dire entre les critères intellectuels d'élaboration d'une règle et la mise en œuvre quotidienne de cette règle dans la chair de la vie, est un exercice difficile, délicat, qui mobilise toutes les ressources de l'intelligence – laquelle, on le sait désormais, ne se réduit pas à l'intelligence logique. Il est vrai que respecter aveuglément la loi a, malgré les contraintes, quelque chose de confortable : pas de réflexion à entreprendre, pas de choix à poser, pas de risque à prendre. Avec en prime le sceau de l'assurance d'être "du bon côté". Comme si, en matière humaine, le vrai et le faux, le bien et le mal, le permis et le défendu étaient aussi évidents que le temps qu'il fait. Comme si le général englobait nécessairement toutes les particularités. Comme s'il était possible d'être sûr que ce que l'on fait est la seule chose qui puisse être faite… Philosophie et psychologie ont balayé depuis belle lurette ces fantasmes en forme de certitudes. Que peut-on souhaiter alors en ce temps de crise, sinon de garder intacte, comme Alice en ses tribulations, notre capacité d'interrogation et de réflexion? Elle seule peut garder vivant l'esprit de la loi. Qui est aussi le garant de notre humanité.


dimanche 1 novembre 2020

Éloge de la bienveillance

 

   En 1980, le cinéaste Alain Resnais réalise un film étonnant : Mon oncle d'Amérique. Si bien ficelé fût-il, sans doute ce film aurait-il fini dans l'oubli. Mais voilà : à plusieurs reprises, le réalisateur appuie sur la touche "pause" et apparaît alors à l'écran, comme un acteur demeuré en coulisses, le professeur Henri Laborit, éminent neurobiologiste, auteur, entre autres, du livre Éloge de la fuite. Il explique le fonctionnement du cerveau humain – et voici que, l'espace de quelques instants, l'intrigue du film devient comme le support d'un cours où nous est donné d'explorer nos comportements les plus archaïques.

   Revoir ce film dans le contexte qu'impose la pandémie donne décidément à penser, car si grands soient les changements qui se sont produits en 40 ans, nous demeurons, comme tous les mammifères, rivés à la recherche du plaisir et fuyons autant que faire se peut ce qui est douloureux, frustrant, anxiogène. Les rats de laboratoire que l'on peut voir dans Mon oncle d'Amérique en font la démonstration. Mais que se passe-t-il lorsque, comme un rat, nous nous trouvons coincés ? Trois comportements sont alors observés, explique Henri Laborit : la lutte (agressivité), l'évitement (fuite), l'inhibition (paralysie). Seule la partie la plus récente de notre cerveau (le néocortex) permettrait de prendre en compte la complexité de la situation, d'imaginer de nouvelles solutions, mais le plus souvent, il se contente de justifier rationnellement les comportements "viscéraux".

   Le coronavirus a déferlé comme une vague sur nos sociétés : menace, danger, contraintes et restrictions ! "Veux pas le savoir. Fake news. Complot", répètent les tenants de l'évitement. "Pas bouger. Se terrer. Attendre que ça passe", murmurent les angoissés lovés dans leur cabane protectrice. "Gagner la guerre. Anéantir le virus. Résister", clament les autorités politiques. Stratégie de lutte sans concession, agressive donc. En soi, face à un ennemi aussi vicieux et nocif, sans doute est-ce la meilleure des stratégies – au niveau collectif en tout cas. Mais au fil des mois, sur cette caisse de résonance sans filtre que sont les réseaux sociaux, sur le terrain aussi, se multiplient des comportements individuels eux aussi agressifs. Comme s'il fallait trouver un dérivatif à cette colère qui ne peut s'exercer directement contre le virus (que peut un individu isolé, sinon se protéger ?).

   Oui, anxiété et inconfort engendrent des frustrations qui se manifestent de façon violente. Violence réelle, lorsqu'un vigile de magasin ou un chauffeur de bus se prennent un coup de poing pour avoir rappelé à l'ordre une personne qui refuse de porter le masque. Violence symbolique, plus fréquente, envers qui fait le moindre écart, involontaire parfois, par rapport à ce qu'il est désormais politiquement correct de penser ou simplement, se pose des questions. Tout se passe alors comme si le visage, c'est-à-dire la réalité d'autrui, était eux aussi "masqués" jusque dans la pensée et la communication. Et vas-y que je te sermonne, te fasse la morale, joue les pères indignés. En quelques dizaines de caractères, bien sûr – c'est la loi du genre et ça percute d'autant mieux. Beaux exemple de mansplaining, aussi ! Le mansplaining, concept féministe, désigne une situation où un homme se croit devoir expliquer à une femme ce qu'elle sait déjà, sur un ton le plus souvent condescendant…

   Le virus s'est installé pour un bon bout de temps, paraît-il. Lors du premier confinement, beaucoup ont répété (et cru) que la crise créerait un électrochoc, que rien ne serait plus pareil après. On peut l'espérer, mais à l'heure actuelle, franchement, cela relève encore de la belle velléité. Et nous revoici plongés au cœur d'une vague encore plus mauvaise . Alors peut-être va-t-il falloir mobiliser nos ressources intimes, celles de notre être intérieur.  Décider de réapprendre à vivre ensemble, avec bienveillance. Oui, la bienveillance, d'abord et toujours. Pour ne pas se tromper d'ennemi. Pour voir, avec le cœur, le visage qui toujours existe derrière le masque.

vendredi 21 août 2020

Malheur aux âmes grises ?

 


   Sale époque pour l'inconscient ! Identifiée par Sigmund Freud au début du siècle passé, cette part de nous demeurée enfouie et difficilement accessible, bric-à-brac de pulsions, d'expériences refoulées et autres démons du logis a d'emblée inspiré crainte et méfiance. S'il est, en certaines circonstances, guidé par cet inconscient, voici l'être humain délogé de son trône de pure et claire raison ; le voici qui se rapproche des animaux ; le voici – ô horreur ! – délié pour une part de cette fameuse responsabilité qui en faisait un pécheur au long cours. Pour beaucoup d'hommes et de femmes, cependant, oser entreprendre ce travail de "constat loyal" (comme l'appelait Freud) a été un chemin de vraie libération. Pouvoir mettre des mots sur ce que l'on ne peut dire (mais que souvent dit le corps), exhumer au grand jour les expériences, douloureuses pour la plupart, qui, faute de pouvoir être pensées se travestissent en comportements déviants, incompréhensibles, c'est comme trouver la clé de la porte d'une prison invisible. Le travail d'analyse est long, difficile, décapant, mais pour beaucoup de celles et ceux qui s'y sont engagés, ce fut un travail de naissance, d'engendrement à eux-mêmes. De saine humilité, aussi.

   Aujourd'hui, c'est l'inconscient lui-même qui se trouve refoulé. Place aux sentences souveraines censées aider à la construction d'un bonheur individuel ! Lire une philosophe, dans les colonnes de ce journal, poser comme une évidence que "trop aimer, cela fait des tarés pervers ; pas assez aimer, cela fait d'autres tarés pervers", c'est recevoir en pleine face la violence méprisante du déni : qui donc peut se targuer d'aimer avec justesse, toujours et partout ?  Place à la pleine conscience ! Étudier, manger, prier, regarder une œuvre d'art : toute action, quelle qu'elle soit, acquiert une intensité et une bienfaisance accrues grâce à la Mindfullness. Je ne suis pas experte en la matière et écoute avec intérêt celles et ceux qui pratiquent cette forme de méditation. Reste qu'habiter avec allégresse les pièces principales de la maison est une chose ; s'aventurer dans l'obscurité de la cave, du grenier et de la remise au bout du jardin en est une autre. On peut voir en cette posture une forme de confinement paradoxal dans la belle raison pensante (comme si l'être humain n'était pas infiniment plus complexe!) et dans une morale qui ne dit pas son nom, celle du bien et du mal dont l'individu est le souverain juge. Si tu es malheureux, c'est de ta faute, c'est que tu le veux bien puisque tout est à ta disposition pour que tu construises ton propre bonheur. Malheur aux âmes grises !  Comme s'il n'y avait qu'à…

   Et l'on peut voir s'installer aujourd'hui l'inconscience, forme abâtardie de l'inconscient : on ne voit pas ce qui se passe, non parce qu'on ne le peut pas, mais parce que cela demanderait un effort et une lucidité qui ne paraissent pas indispensables. Comment expliquer autrement que par cette inconscience le fait que ce soit sur les réseaux sociaux que s'exprime le malaise grandissant de tant de personnes au milieu de la crise sanitaire que nous vivons ? C'est ainsi en effet qu'il est de bon ton de l'appeler : crise sanitaire, qui touche à notre santé biologique et se situe donc dans le cadre médical et hygiéniste. Et les autorités de s'entourer d'experts ferrés en ces disciples. Une seule personne, au sein du GEES (groupe d'experts du déconfinement), vient du secteur non marchand et elle témoigne avec franchise de ce que "dans la plupart des réunions, les questions sociales passent en dernier, avec peu de temps pour échanger". Entendons : les questions qui touchent à la santé mentale, à la maltraitance ou à la précarisation ne sont pas jugées aussi importantes que les problèmes économiques. S'imagine-t-on vraiment que le bouleversement quotidien que vivent tant de personnes soit sans effet ? Qu'il suffit de "règles de bon sens" pour susciter l'adhésion ? Que l'on peut masquer les symptômes de souffrance et la souffrance réelle comme l'on masque un visage ? Sigmund, reviens ! Nous devenons fous…


dimanche 21 juin 2020

Il est sorti !


   La religion catholique vit aujourd'hui une crise profonde. Mais ce qui est en train de s'effacer, ce n'est peut-être pas la Parole, source de vie pour les humains, mais un discours auquel on la réduite et des pratiques dont le sens s'est perdu. Si elle n'est pas dans la chair, la foi finit par s'épuiser.

   En mettant au jour les processus qui ont contribué à l'émergence de la crise, Myriam Tonus ouvre un espace pour penser l'avenir de la foi. Nourrie par l'écoute des textes bibliques, elle en offre dans ce livre une lecture à la fois fidèle et résolument ancrée dans le monde tel qu'il est.

"Avec pertinence et profondeur, Myriam Tonus conduit le lecteur jusqu'à un point où il lui faut écouter et prendre la parole, c'est-à-dire exister."  
Mgr Albert ROUET, extrait de la préface.



L’Évangile dans la chair, éditions Jésuites, 2020, 196 p., 18€.

jeudi 18 juin 2020

A consulter !


   Maurice Bellet a nourri longtemps de l'inquiétude par rapport au sort qui serait réservé, après sa mort, aux milliers de feuilles manuscrites qu'il conservait chez lui et dans son bureau. 

  En 2015, Jean-Pierre DELVILLE, Evêque de Liège (Belgique) et grand admirateur de Maurice, m'avait posé la même question. Comme je lui répondais qu'aucune réponse ne pouvait y être apportée, il me suggéra de contacter  en son nom l'ARCA qui est, au sein de l'Université de Louvain-la-Neuve, le Centre d'archives du monde catholique. 

  Ce fut la rencontre extraordinairement heureuse d'un double désir : celui de Maurice Bellet de voir son oeuvre préservée de la dispersion et de l'oubli, celui de l'Université d'accueillir dans ses fonds d'archives l'oeuvre d'un théologien de haute tenue. Le premier fut immensément ému de cette reconnaissance et c'est ainsi que 6 mois après son décès, un imposant dépôt de caisses (suivi de deux autres apports) était opéré à Louvain-la-Neuve. 

   Grâce au travail minutieux du directeur de l'ARCA et de son épouse,  archivistes chevronnés, tous les documents ont été recensés, classés, numérotés. Le répertoire final compte près de 60 pages, recensant non seulement les manuscrits de livres et conférences, mais également des fichiers vidéos et audio, des photos, ainsi que des documents personnels (cahier scolaire, carnet de méditations...) et un nombre impressionnant d'inédits - y compris des scénarios de films ! Déjà, des étudiants et chercheurs de l'UCL ont demandé à consulter certaines de ces archives.

   Le répertoire est désormais en ligne est peut être consulté à l'adresse suivante : 


Cela vaut la peine d'aller y faire un tour, histoire de prendre la mesure de l'incroyable créativité de Maurice Bellet !

Myriam Tonus
juin 2020




vendredi 12 juin 2020

Vient de sortir !

   "La religion catholique vit aujourd'hui une crise profonde. Mais ce qui est en train de s'effacer, ce n'est peut-être pas la Parole, source de vie pour les humains, mais un discours auquel on la réduite ou des pratiques dont le sens s'est perdu. Si elle n'est pas dans la chair, la foi finit par s'épuiser. En mettant au jour les processus qui ont contribué à l'émergence de la Crise, Myriam Tonus ouvre un espace pour penser l'avenir de la foi. Nourrie par l'écoute des textes biblique, elle offre dans ce livre une lecture à la fois fidèle et résolument ancrée dans le monde tel qu'il est."
(Extrait de la préface d'Albert Rouet)

L’Évangile dans la chair, éditions Jésuites, 196 p. , 18€

lundi 11 mai 2020

La vie... Quelle vie ?




     En temps de crise, plus moyen de se mettre la tête dans le sable : il s'agit d'affronter les faits dans leur brutalité… et d'essayer de faire du sens avec cela. Tout remonte à la surface, alors : la générosité la plus grande et l'égoïsme le plus bas, le courage et la panique, questions de vie et questions de mort. Autant dire que le sens de la nuance, de la critique et du recul a tendance à se faire rare. Surtout si, comme c'est le cas dans la plupart journaux parlés et télévisés, un sujet unique en forme de virus phagocyte tout l'espace. Que se passe-t-il en Afrique, dans les camps de réfugiés, dans les territoires palestiniens, en Syrie ? Où en est la menace de tremblement de terre qui alerte le Japon ? Comment vit-on à Haïti, lorsqu'on doit cumuler famine et épidémie ?... Bonté divine, le monde ne s'est pas arrêté de tourner parce que Covid-19 a fondu sur la planète ! Confiner les corps est pénible ; laisser se confiner les esprits est effrayant.

      Mais, répète-t-on à l'envi, c'est qu'il s'agit de protéger la vie des personnes les plus fragiles. Que l'on me permette, à moi qui fais partie de cette catégorie (71 ans quand même), de dire que cette protection, je ne la demande pas et ne comprends pas au nom de quoi l'on me protège contre mon gré. J'ai la chance d'avoir une excellente santé, pas de pathologie connexe et connais mieux que personne mes limites. Aucune envie de jouer les kamikazes. Mais toutes les personnes retraitées le savent : ce qui maintient en forme, en vie, en jeunesse de cœur, ce sont les activités et les contacts sociaux. Les" temps pleins bénévoles", on connaît ! Nos enfants sont bien contents de nous voir autonomes, pleins de projets, capables de voyager seuls, n'ayant pas à trop à se soucier de nous au quotidien. Et voici qu'il leur est demandé – comme à toute la société – de se tenir loin de nous… pour notre bien. Cette soudaine sollicitude, j'ai du mal à y croire. C'est aussi ce qu'on dit à tous ces vieux que l'on place en maison de repos : "C'est pour ton bien !". La crise, là encore, a arraché un masque qu'il sera difficile de replacer.

      Qui a le droit de décider si je puis ou non risquer de mourir ? Enfin, façon de parler, parce la mort est la seule réalité dont nous soyons absolument sûrs et elle se rapproche au fur et à mesure que l'on vieillit. Si l'on devait me protéger d'un AVC, du cancer, d'une fracture du col du fémur ou d'un infarctus, il n'y aurait plus qu'à m'enfermer définitivement. Et encore : ça ne m'empêcherait pas de mourir. Et si c'était lui, le virus caché derrière le virus, tapi au cœur de nos liturgies médiatiques et des discours scientifiques érigés en raison philosophique ? Si c'était la peur de mourir ? La peur de perdre ? L'anxiété, ce poison qui ne sait où se fixer et dont on se protège, pense-t-on, en se vaccinant contre la vie elle-même?

      Et c'est quoi, la vie ? Un ensemble extraordinairement complexe de processus biologiques, bien sûr, que l'on cherche à conserver, protéger, réparer si nécessaire.  Mais la vie, c'est aussi plus que la vie. Une vie proprement humaine nous est donnée par nos interactions avec l'environnement. Les biologistes eux-mêmes l'assurent : nous sommes ce que les autres font de nous (Henri Laborit), je peux dire "je" parce qu'on m'a dit "tu" (Albert Jacquard).  Alors, quelle vie protège-t-on aujourd'hui ? La réponse est claire : c'est ma vie biologique, qui va de toute manière vers sa fin. J'aimerais, plus que tout, "mourir vivante", c'est-à-dire habitée encore de cette palpitation et de ce souffle que nourrissent jour après jour les liens avec autrui, les rencontres, les paroles échangées. Ce désir, c'est ma liberté, mon choix – que je n'impose à personne. Ma fille est morte à 27 ans, jeune maman tuée par un automobiliste ivre. Cela, c'est l'absurde, la dé-création, ce qu'il faut absolument combattre. Moi, je suis dans la dernière partie de ma vie et j'aimerais qu'on me laisse la possibilité de la vivre pleinement.  Et qu'on me respecte assez pour prendre en compte ce souhait.

lundi 30 mars 2020

C'est la crise ? Profitons-en !




    Crise de l'environnement, crise du coronavirus, gouvernement de crise : le mot évoque spontanément un état de tension exceptionnelle, potentiellement dangereux, qu'il s'agit de gérer au plus vite et au mieux. Une crise de foie n'a rien d'anodin et la crise de nerfs appelle un apaisement pour soi… et pour l'entourage. Dans son acception commune, cependant, la crise représente un moment passager, après quoi la situation revient à la normale – on peut l'espérer, du moins.

    Est-il donc bien approprié de parler de "crise de l'environnement" ? Certains voudraient le croire et cultivent un optimisme qui résiste à toute épreuve, y compris celle de la réalité des faits. Or, les espèces animales et végétales éteintes ne réapparaîtront pas par enchantement ; la banquise et les glaciers ne se reconstitueront pas en quelques années – si tant est qu'ils se reforment jamais.  Quant à la crise sanitaire, d'ampleur planétaire, provoquée par le coronavirus, il est à parier, à espérer même, qu'elle se prolongera symboliquement au-delà de la disparition du virus. Car c'est une "crise" au sens biblique du terme, c'est-à-dire un moment qui met au jour les enjeux très radicaux et nous oblige à un constat loyal. Telle est en effet la signification de krisis, malencontreusement traduit le plus souvent par "jugement". Si jugement il doit y avoir c'est au sens non pas judiciaire, mais de discernement entre le vrai et le faux, entre ce qui sert la vie et ce qui détruit.

    Que n'a-t-on pas vu et entendu, ces dernières semaines… Des politiques qui se chamaillent dans le bac à sable de leurs intérêts partisans, alors même que les scientifiques (comme dans le cas de l'environnement) tirent la sonnette d'alarme ; et une première ministre qui, elle, fait preuve d'un grand sens du bien commun, conjuguant fermeté et bienveillance.  Des citoyens qui dévalisent littéralement les rayons des magasins (y compris celui des chips et des cotons-tiges !), sourds aux messages qui répètent en boucle qu'il n'y a pas de pénurie ; et d'autres qui se proposent de faire les courses pour des personnes isolées. Des certificats médicaux qui pleuvent sur le bureau de certains employeurs et des hommes et des femmes qui continuent de se lever chaque matin pour que non seulement les hôpitaux mais encore la poste, les banques, les pompes à essence, les mutuelles, l'accueil des personnes handicapées continuent de tourner. De braves gens qui téléphonent à la police pour signaler qu'il y a trop de bruit chez leur voisin (rassemblement suspect !) et des jeunes qui se retrouvent en continu via des plateformes numériques.  Des personnes à qui le confinement confirme ce qu'elles savaient déjà, à savoir qu'elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes et des familles où l'on découvre le plaisir de jouer ensemble.

     Dans la langue mandarin, l'idéogramme qui désigne la crise est fait de deux autres, inséparables : l'un désigne le danger et l'autre, l'opportunité. Extraordinaire convergence de significations entre deux cultures, sémitique et orientale, que l'on oppose à tort. Oui, la crise est un moment délicat, dangereux, difficile à vivre parce qu'elle nous ramène au tout à fait essentiel, là où l'on ne peut plus tricher ni s'enfouir la tête dans le sable des beaux discours. Sans doute peut-on tenter de la contourner, d'en minimiser la gravité, de se dire que l'histoire humaine en a vu d'autres – on a les réflexes d'évitement qu'on peut. Mais on peut aussi – question de choix – saisir l'opportunité pour comprendre ce qui nous arrive, pour devenir conscients des fragilités individuelles et sociales créées par un système qui privilégie le tout-à-l'économique et invite se préoccuper du bien-être et de la liberté personnels. Si, une fois la crise sanitaire passée, l'on se précipite, comme d'aucuns le souhaitent et le prédisent, pour reprendre nos modes de vie là où on les a laissés, alors à coup sûr surviendront d'autres virus, d'autres crises, d'autres troubles auxquels nous ne nous serons pas préparés. La pénurie de masques ou de médicaments est en soi insupportable par ce qu'elle révèle d'impréparation. La pénurie de lucidité et de solidarité serait, elle, irréparable.

mercredi 26 février 2020

N'en jetez plus !




   Il faudrait être de mauvaise composition – ou de mauvaise foi – pour s'en plaindre lorsqu'on appartient à ce genre : l'attention portée aux femmes semble désormais de mise. Ceci dit et sans suspecter le moins du monde l'authenticité de cet engouement, on se rappellera quand même qu'il s'inscrit dans une histoire déjà longue, écrite par des générations de femmes qui jamais ne se sont résignées à n'être que le "sexe faible", "produit d'un os surnuméraire", comme le qualifiait (in)élégamment Bossuet. Si les jeunes femmes peuvent aujourd'hui défiler en arborant la photo d'un clitoris, c'est parce que dès le début du 19e siècle, des "suffragettes" défilèrent pour réclamer le droit de vote. C'est parce que leurs grands-mères soixante-huitardes ont forcé les portes closes du langage qui interdisait que l'on nomme ces "parties honteuses", carrément ignorées d'ailleurs par nombre d'entre elles. Mais ne boudons pas notre plaisir : chaque pas fait vers une plus grande reconnaissance de l'égalité entre femmes et hommes est un progrès.

   Pour autant faut-il, comme c'est trop souvent le cas de nos jours, penser dans l'excès, lequel finit fréquemment par verser dans l'insignifiance ? L'autre matin, lors d'une séquence radio consacrée au nombre très faible de femmes engagées dans le corps des pompiers, un homme parmi les intervenants lâcha ce cri du cœur : "Oui, j'aimerais vraiment pouvoir bénéficier de la plus-value qu'apporterait une femme pompier !"Allons bon… J'avoue ne pas percevoir clairement en quoi le fait d'être sauvé des flammes par une femme changerait quoi que ce soit. Serait-ce le fantasme de sortir du brasier porté par des bras féminins (cas au demeurant peu probable, puisque les femmes ont une force physique généralement un peu moindre que celle des hommes) ?

   Passons aussi sur l'argumentaire du pape François qui, comme, ses prédécesseurs, essentialise la nature féminine pour lui refuser l'accès au ministère presbytéral : "Cette vision […] conduirait à cléricaliser les femmes, diminuerait la grande valeur de ce qu'elles ont déjà donné et provoquerait un subtil appauvrissement de leur apport indispensable." Trop belles pour ça, si l'on comprend bien… Louer le "génie féminin" (autre expression très prisé des documents romains depuis Jean-Paul II), si l'on y pense, ce n'est pas très fraternel envers tous ces prêtres qui échappent au cléricalisme !

   N'en jetez plus !

   Considérer l'homme comme supérieur à la femme est inacceptable. Mais placer la femme sur un piédestal est une promotion qui peut se faire piège redoutable : celui de ne jamais lui permettre d'être simplement "côte à côte" – c'est d'ailleurs en ce sens, cher Jacques-Bénigne Bossuet, qu'il convient d'entendre le récit de la création d'Eve… Et personnellement, je serais ravie de voir s'accroître le nombre d'hommes instituteurs maternels, puériculteurs, gardiens d'enfants ou hommes de ménage. La mixité, dans ces fonctions comme dans toutes les autres, serait pour le coup une vraie plus-value ! Parce que c'est bien la mixité, la différence, le métissage qui enrichissent une activité, et non une supposée nature féminine ou masculine.

   L'égalité véritable entre hommes et femmes sera proche le jour où, dans toutes les fonctions et à compétences égales, on ne se préoccupera pas davantage de savoir si le/la candidat·e est homme ou femme que si il/elle a les cheveux bouclés ou lisses. Ce n'est pas encore gagné…

(Chronique parue dans La Libre Belgique du 26/02/2020)

jeudi 2 janvier 2020

En 2020, conjuguons !




   En grammaire, la conjugaison est un véritable professeur de philosophie. Ce qui l'habite, en effet, c'est rien de moins que la délicate et complexe alchimie des rapports sociaux. En six pronoms, elle donne à voir, comme malgré elle, la manière dont hommes et femmes d'une époque donnée se situent les uns par rapports aux autres. A tout seigneur tout honneur : le "je" a-t-il jamais été autant honoré qu'en ces temps de postmodernité, où le souci de soi, de son bien-être et de son épanouissement a pris figure de valeur centrale ? Parce que je le vaux bien… Immortalisé·e en selfies tous azimuts, je parais donc je suis. Même plus besoin du "nous" majestatif qu'utilisaient les rois et empereurs qui avaient bien besoin du pluriel pour lester leur autorité.

   Du coup, t'es qui, toi, tu, l'autre ? Si tu contribues à mon épanouissement, que tu n'es ni toxique ni pervers narcissique, ni loser ni has been, bienvenue ! On pourra peut-être même envisager de faire un bout de chemin, plus ou moins long, ensemble. Par contre, si tu es tout à fait hors des cadres, complètement différent, c'est pas gagné : il va falloir travailler l'inclusion. Si elle ne se passe pas très bien, c'est peut-être que tu n'y as pas mis toute ta bonne volonté… Et je te rappelle qu'il y a des personnes qu'on ne tutoie pas, question de respect : à l'école, le prof a le droit de dire "tu es insupportable" à l'élève ; si l'élève dit la même chose au prof, il se voit coller une retenue. Mais "vous", c'est aussi le "tu" mis au pluriel. Question : quand on demande à une vendeuse : "Vous vendez de la moutarde ?", est-ce par respect ou parce que la vendeuse représente toute la chaîne qui a fabriqué et vend le condiment ?

   Il / ils (ou elle / elles, parce que décidément, ça reste dur d'avaler que le masculin englobe le féminin !), c'est plus que l'autre : c'est le tiers, qui n'est ni dans mon monde, ni dans le tien. Un peu menaçant, du coup : ami ou ennemi, hôte ou hostile ? Quand il / elle devient "tu", quelque chose se noue. Quand le "tu" devient il / elle, ça se gâte : c'est pas moi, Monsieur le Juge, c'est elle, c'est lui ! Bouc émissaire facile, il/elle (mettez derrière le pronom à peu près qui vous voulez) est la cause de mes souci, de nos malheurs, du réchauffement planétaire et des burn-out en cascade.  Moi, je suis une victime.

   Et nous, alors ? Traditionnellement, c'est le pronom qui dit le groupe, la solidarité, le lien collectif par-delà moi et toi, l'individu qui se désigne non seulement par ce qu'il est mais tout autant par ce qui le relie à d'autres. Pronom des petits qui trouvent leur force dans l'union, celle des Gilets jaunes, des défenseurs de la liberté écrasée, des défenseurs de droits humains. Société de masse oblige : le "on", plus anonyme, remplace trop souvent le "nous", même s'il reste porteur de sa charge mobilisatrice.  Mais à bien y regarder, il y a aujourd'hui des "nous" qui ressemblent furieusement à des "je" gonflés. Le "nous" des intégristes de tous poils n'est en réalité qu'un "je" qui cherche à s'affirmer face aux autres ; celui des nationalistes n'est que l'expression d'une incapacité, précisément, à tisser des liens avec l'autre différent. Inclusif par nature, le "nous" se corrompt en ramenant le fantasme de l'ennemi, de l'agresseur, arc-bouté sur le mensonge d'un intérêt collectif qui se sert en réalité lui-même. Lorsque le "nous" renvoie à un ensemble supposé homogène, il y a de quoi être alerté : il y a fort à parier que le fantasme de l'homogénéité va s'étendre à tous les ils /elles. Dire : les jeunes, les étrangers, les femmes, les cathos, les flamands, les homos et les à peu près tout, ça n'a pas de sens : il n'y a que des êtres humains, tous différents qui se trouvent dire "nous" à certaines occasions. Le problème est de savoir s'il s'agit d'un "nous" de brassage et d'inclusion, ou d'un ego collectif, à la taille d'un état parfois. Retour, alors à la case départ, celle du "je" tout-puissant…

   En ces temps de vœux, je te souhaite, ami·e lecteur, lectrice, je vous souhaite à toutes et tous de rencontrer des "ils /elles" qui deviendront des "tu" offrant de belles surprises. Allons au large, regardons au-dessus de notre nombril : nous, quelles que soient nos histoires, nos convictions, nos richesses et nos gamelles, nous sommes, si nous le désirons vraiment, l'avenir d'un monde réconcilié.