[J'ai écrit cette chronique, parue dans la LLB du 27/01, au lendemain
de l'intervention policière à Verviers.
Deux présumés terroristes furent tués lors de cette intervention.]
La rue de la Colline, à Verviers,
je la connais. C'est là qu'habitait mon professeur de piano, il y a 50 ans.
C'est par cette rue aussi que souvent je passais pour aller à l'école, un docte
Institut situé dans un quartier résidentiel. Mes parents et moi habitions
"en bas", près de la Vesdre, dans le quartier de Hodimont. Tous les
jours, donc, je passais de la ville basse à la ville haute (tout un symbole !),
en longeant un parc – le seul espace vert que je connaissais – qu'il était
interdit de traverser, réservé qu'il était aux membres de je ne sais plus
quelle société ou confrérie. Dans mon quartier, pas de jardins, mais des petits
commerces, le grouillement d'un petit peuple laborieux dont j'appris trop vite
à l'école qu'on le qualifiait de populace. On s'y sentait bien, entre nous,
enfants d'une culture où l'on avait le verbe haut et cru, la taloche facile,
mais le cœur sur la main.
Parce qu'ils voulaient que leur
fille connaisse un sort plus enviable que le leur, mes parents m'avaient
obligée à faire des humanités dans la meilleure école de la ville. A cette
époque, l'école était encore un "ascenseur social" et c'est dans cet
Institut où mes parents ne mirent jamais les pieds (même le jour où je reçus
mon diplôme !), parce que, disaient-ils, "ce n'était pas leur
milieu", c’est là donc, que je fis une expérience qui a construit une
grande part de mon identité. D'une part, je découvris que l'on pouvait
considérer tous les êtres humains dans une égale dignité : grâce au tablier,
qui effaçait les différences vestimentaires criantes, grâce surtout à l'accueil
et au respect inconditionnel que manifestaient tous les adultes, religieuses et
professeures, je pus sans difficulté intégrer de nouveaux codes sociaux, une
culture, des savoirs qui sans cela me seraient demeurés inaccessibles. Ces
adultes furent mes anges, mes boucliers, et il m'en fallait bien ! Parce que,
côté copines, ce ne fut pas tous les jours la joie. Certaines demoiselles des
beaux quartiers ne se privaient pas de me rappeler d'où je venais. J'entends
encore la voix dégoûtée : "Mais tu
vis dans un taudis !". N'exagérons rien, c'était juste un logement
populaire. Mais suffisamment répulsif pour n'être pas invitée aux soirées et ne
recevoir aucune visite. A 13 ans, je pense que j'avais intégré les bases de la
ségrégation sociale ; en fin d'humanités, j'avais en moi la rage et une haine
de cette classe sociale qui savait si bien humilier.
J'ai fui Verviers pendant 40 ans –
les brûlures de l'humiliation laissent des traces indélébiles. Et puis, par
hasard, j'ai dû y retourner il y a peu. Je suis retournée dans mon cher
quartier de Hodimont. Les ouvriers ont été remplacés par une population
étrangère – autre homogénéité. Dans la maison où j'ai vécu il y a une
boulangerie turque et un kebab a remplacé la friterie. Mais c'est la même
chaleur, la même gouaille ; je ne me suis pas sentie vraiment étrangère. Ce qui
n'a pas changé non plus, c'est le jugement et le mépris infligés par certains :
"Ah bon ! Vous avez vécu dans ce
quartier ? Vous avez vu la population qui s'y entasse ?" Comme si, il
y a 50 ans, on nous regardait avec amitié et bienveillance... Et je crains fort
qu'aujourd'hui, il soit infiniment plus difficile pour les enfants de "ces
quartiers" de monter dans l'ascenseur social scolaire...
La mixité sociale et la citoyenneté
ne se décrètent pas. Elles ne s'apprennent pas dans des cours, si bien
intentionnés soient-ils. Si, au quotidien, on bute contre les subtiles et
redoutables barrières élevées entre les beaux quartiers et les autres, si on
est conscient de n'être pas à la bonne place, d'être du bon côté de la ligne, d'avoir
les bons codes, on risque bien de déraper. Ça n'excuse en rien la violence,
toujours détestable, mais ça l'éclaire un peu. Puissions-nous prendre la relève
de ces adultes qui m'ont guérie de la haine et qui, parce qu'ils ont cru en
moi, m'ont fait le cadeau de pouvoir estimer tout être humain.